PARAGRAPHE 1-Une offrande en héritage 002

          

            Pour essayer d’oublier l’angoisse de la Grande Guerre, le ménage Trichet s’attable quelques soirs par semaine, au café du Dôme du boulevard Montparnasse. Dans cet établissement à la mode, le Tout-Paris intellectuel aime à rencontrer des artistes reconnus, des impresarios, des marchands d’art, des collectionneurs et toute une faune d’étrangers. Léonie préfère la Rotonde, le café d’en face qui accueille les artistes maudits, parias et souvent dépouillés de leurs œuvres pour quelques sous. Après avoir acheté ses cigarettes au marché noir auprès du patron de l’établissement, elle assiste aux va-et-vient de Picasso cherchant des querelles amicales à Modigliani. Elle assiste en terrasse à la mendicité d’Utrillo pour quelques verres d’alcool de plus, ou aux ronflements de Soutine ivre mort, et aux chants des poètes marginaux.
             Rapidement, les fréquentations amicales de Léonie deviennent insupportables pour son mari, il exprime sa jalousie avec violence. Ce professeur de musique âgé souffre de l’envahissement de ces artistes étrangers pendant que ses amis français meurent au combat contre les Allemands. Dans son magasin de musique, l’époux aigri revendique haut et fort d’y recevoir des artistes et des esthètes qui échangent d’autres certitudes que celles de ces immigrés miséreux. En réalité, par un phénomène d’acculturation artistique, les années de la Grande Guerre ont totalement bouleversé la culture parisienne, certains Français refusant avec véhémence cette assimilation culturelle non choisie. En 1920, la guerre est finie depuis deux ans et Paris s’étourdit dans les Années folles. Léonie Trichet accouche, en novembre de la même année, d’une petite Josette (ma future mère). Pour contribuer aux dépenses familiales, elle abandonne ses prestations auprès de l’Orchestre Colonne et donne des cours de piano et de violon. 
             En automne de 1923, la petite Josette Trichet vient d’avoir trois ans et réussit à se hisser sur un tabouret pour jouer du piano, sans jamais l’avoir appris. Bientôt, monsieur Trichet, son père, expliquera fièrement aux journalistes comment il a découvert le don de son enfant qui possède l’oreille absolue.
            À cette époque, la poétesse américaine Gertrude Stein et son frère Léo surveillent avidement le bouillon de culture de Montparnasse. Ils ont rendu célèbres Picasso, Braque et Matisse en Russie et aux États-Unis. La poésie de la peinture de Modigliani est pour la plupart rassemblée — et endormie — chez le collectionneur français Jonas Netter. Ce sont les années de domination des surréalistes sur le reste des arts. Un jeune artiste peintre montparnassien, Émile Guillaume, surgit dans le cercle des débats artistiques du quartier. Il habite rue Vercingétorix, à quelques pas du magasin de musique des Trichet. Il est diplômé des Beaux-Arts de Paris, et voue une admiration sans retenue à son maître Henri Cormon. Il professe des idées rebelles et prétend échapper à la mainmise des marchands d’art sur la majorité des collectionneurs. Pour lui, depuis l’après Première Guerre mondiale, le succès d’un artiste français dépend uniquement des dollars et du bon vouloir du goût américain. À la terrasse du café du Dôme, parfois il provoque la foule en criant : vive la Bretagne ! Vive les ciels des bords de mer ! Vive le bleu ! Vive la fuite loin de Paris. Émile est surtout un charmeur échappé avec succès de ses études au grand séminaire, et qui bouffe du curé ; sa mère le destinait à devenir cardinal. Cet artiste peintre de souche bretonne garde des idées bien arrêtées contre sa génitrice, il est en colère et le fait savoir par ses bruyants discours sur les arts. Certaines langues murmurent qu’il est l’amant de la jeune épouse du marchand de musique de la rue de Vanves.
              Josette Trichet vient d’avoir six ans et conduit l’orchestre du Damier, composé de 105 musiciens, dans l’ouverture du Comte d’Egmont de Beethoven, à la Sorbonne. Son père l’exhibe sans retenue. Léonie, la mère de la petite virtuose déconcertée par la foule en train d’applaudir à tout rompre le don musical de sa fille, se moque bien d’avoir transmis une oreille absolue à son enfant, elle refuse qu’elle devienne une attraction de cirque. Ce qu’elle enseigne à Josette, c’est la musique pour maîtriser les dissonances lorsque l’on est habité par l’harmonie.
            Les journalistes et les personnalités défilent chez les Trichet. La renommée du don musical de Josette dépasse les frontières. En Suisse, dans « l’Impartial » de la Chaux-de-Fonds, on apprend tout de la vie de l’enfant prodige. Sous la plume signée « Jaboune », on prend connaissance, le 12 avril 1927, que l’enfant de sept ans répugne à quitter sa poupée pour moins de cent musiciens – l’article du journal est de cent trente lignes. Léonie recherche une issue pour arracher sa fille des mains cupides et mercantiles de son mari mégalo. Le professeur Trichet porte des rêves grandioses pour son enfant, son magasin de musique est devenu le rendez-vous d’imprésarios de toutes sortes. Léonie garde en mémoire, au début de son mariage, les menaces de son mari pour la placer en maison de correction si elle refusait de lui obéir ; devenue mère de famille elle refuse la tutelle du tyran. Depuis peu, elle a un amant et veut quitter le foyer conjugal pour sauver sa fille des griffes de son mari.
            Le 9 octobre 1927, un long article, signé Jean Stylo, paraît sous la rubrique « Entre nous » dans le Dimanche Illustré.

 

 

 

 

 


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Mathius le suréviste