CHAPITRE I – Une offrande en héritage 001

La création artistique est innée et se transmet par l’héritage d’un don. Mon grand-père, ma grande mère et sa sœur sont nés avec un talent musical. Ma mère est venue au monde avec l’oreille absolue. Parmi mes frères et sœurs, je suis le seul héritier connu avec un talent artistique. Pour décrire la transmission d’une prédisposition en matière d’art, je dois remonter une quarantaine d’années avant ma naissance.
En janvier 1910, Paris est victime des pires inondations de son histoire. Dans le quartier de Montparnasse devenu un îlot, Léonie Poitevin, ma future grande mère porte ses treize ans avec élégance. Son violon sous le bras, elle se pose une question d’adolescente : quel trottoir de la rue de Vanves va-t-elle choisir pour se rendre à deux pas de son domicile chez son professeur de musique. Les parents de cette jeune fille insouciante sont arrivés d’un village du Berry nommé Nuret-le-Ferron. Son père est employé aux services municipaux du 14e arrondissement, et lorsque cet homme apprend les visites d’ateliers d’artistes par ses enfants, il est incapable de leur enseigner les dangers de la vie. Parfois, Léonie, pour aider sa sœur à répéter ses leçons de chant, l’accompagne au conservatoire national.
            La jeune violoniste aime beaucoup la peinture, les tableaux de nus la laissent sans effroi. Ce sont certains personnages exprimant la vanité qu’elle déteste, les paysages qui chantent la beauté des âmes et de la nature l’émeuvent. Parfois, avant sa leçon de musique journalière, elle marche plusieurs kilomètres pour flâner quelques instants dans un bâtiment nommé « La Ruche ». Ce vieil immeuble parisien abrite des étrangers et des misères cosmopolites dans une soixantaine d’ateliers d’artistes. Au détour d’une porte ouverte, la jeune musicienne admire en silence les œuvres. Le regard bienveillant de cette adolescente au violon sur les tableaux est plus important aux yeux de nombreux artistes de la Ruche que le regard du marchand de tableaux Zborowski sur leurs travaux. Zborowski est un poète rabatteur d’œuvres picturales modernes pour le compte de Jonas Netter, un riche industriel alsacien.
            Monsieur Trichet, professeur de violon de Léonie, est aussi le propriétaire du magasin d’instruments et de partitions de musique rue de Vanves ; ce lieu est par ailleurs un endroit où les gens viennent parler d’art. Ce chef d’orchestre amateur montre des attentions particulières devant le talent et la beauté physique de son élève.
             La jeune Léonie Poitevin lit beaucoup et se refuse à dessiner, pourtant elle exécute à ciseaux levés les patrons de ses robes. En plus de ses cours de violon, elle apprend le piano. Son talent musical est irrigué de la chance d’être née dans un quartier qui rassemble de nombreux esprits créatifs et parfois lumineux. Elle travaille intensément son violon pour préparer l’audition de l’Association artistique des Concerts Colonne. En pleine Première Guerre mondiale, la jeune violoniste est admise, sous la direction de Gabriel Pierné, dans cet orchestre de réputation internationale. La musicienne de seize ans épouse son professeur de musique plus âgé qu’elle d’un quart de siècle. Sa nature discrète attire les confidences des clients assidus du magasin de son mari. L’un d’eux, Jonas Netter, riche collectionneur alsacien lui confie qu’il est devenu l’ami de l’artiste peintre Utrillo, et comment il a acquis une quarantaine de toiles de Modigliani.


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Mathius le suréviste